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Protégé : les quatre saisons de M. Bader
Protégé : les quatre saisons de M. Bader
Protégé : les quatre saisons de M. Bader
Protégé : les quatre saisons de M. Bader

Les quatre saisons de M. Bader, à Premier

Photos Patrick Dutoit
Textes Philippe Muller

Quelque part, l’été.

Le chant clair d’un sabot sur la chaussée. Il est à peine 8 heures, en ce matin de juin 2004. trop tôt pour une randonnée. Je me penche à la fenêtre pour voir quel était ce matinal cavalier. Et là, j’ai dû me pincer, croyant rêver. Assis sur son char, à l’avant d’un impressionnant chargement de bois, un homme au large chapeau me souriait, m’adressant un amical signe de la main en passant. Une vision fugitive, comme un retour sur image aux temps héroïques de nos arrière-grands-parents, avant l’invention du moteur à explosion. J’ai suivi du regard la lente progression de l’attelage, qui s’éloignait en direction de Juriens. La forêt avala le cheval, l’homme, puis tout le chargement. Le chant du sabot déclina peu à peu, et se perdit dans le vallon du Nozon.

Quelque part, le printemps.

La lumière est pure, après la pluie des derniers jours.
Les alpes semblent toutes proches, dans l’air lavé de ses impuretés. Dans l’herbe tendre, deux veaux nouveau-nés s’ébrouent en toute liberté, indifférents à la beauté du paysage. Sur la droite, la fine bande du lac Léman s’étend sur l’horizon; sur la gauche, le bleu profond du lac de Neuchâtel semble nous tendre les bras.
La charrue avance vite, et il faut s’accrocher pour tenir le rythme de l’équipage.
Au bout de chaque sillon, il faut saisir le versoir, et faire basculer l’outil pour une nouvelle traversée: «Voilà, c’est bien comme ça!» L’homme au grand chapeau encourage le néophyte, qui prend peu à peu confiance au fil des nouveaux sillons.
La terre grasse fraîchement retournée sent bon. Encore deux ou trois passages, et le champ sera prêt à accueillir les jeunes plantons de pommes de terre. Dans les arbres alentour, les oiseaux vaquent à leurs occupations quotidiennes.

Quelque part, l’hiver.

La neige fraîche, tombée en abondance durant la nuit, carapaçonne toute la forêt. Un profond silence règne sur cette blancheur, rompu de loin en loin par la chute feutrée de paquets de neige. En approchant des contreforts boisés du village de Premier, le promeneur discerne une animation insolite. c’est encore lui, notre homme au grand chapeau, coiffé pour la saison d’un bonnet de fortune. aidé de son fidèle compagnon, il débarde du bois le long de la pente. Chaque geste est mesuré, et la complicité entre le cheval et l’homme est parfaite. Les branches glissent sans encombre le long du couloir, et viennent s’amonceler à côté de la route. S’arrêtant un moment pour reprendre souffle, les corps de l’homme et de la bête font une légère fumée dans l’air glacé.

Village de Premier, arrière-automne.

La vaste ferme de M. Bader est située au cœur du village, juste à côté de l’école. La toiture couleur de rouille s’accorde harmonieusement avec la saison. L’atelier de luthier est derrière la ferme, un peu caché. La lumière filtre à travers la fenêtre, et je distingue notre homme à son établi, la tête baissée sur son ouvrage. Quelques coups légers frappés à la porte de bois, et le bon visage de M. Bader apparaît dans l’encadrement de la porte: «Bonjour, bonjour! Entrez…» La voix est chaleureuse, teintée d’un léger accent qui dit ses ascendances germaniques. J’entre pour la première fois dans son atelier, et c’est un grand bonheur. La lumière rasante donne à ces lieux une ambiance de tableau de Rembrandt. Dans cet espace privilégié, hors du temps, rien ne vient rompre l’harmonie des lieux.

 

Photographie de Patrick Dutoit
www.patrickdutoit.com/parutions

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